Interview

Margaux Ortman : "Le cor s'est imposé naturellement alors que j'avais sept ou huit ans"

la reine Margaud

En concert avec l'OPRL dans Mozart le 24 avril à Liège, le 25 à Eupen, la jeune cheffe de pupitre de l'Orchestre évoque sa passion pour l'instrument et ses nombreuses activités.

Vous êtes issue, Margaux, d’une famille de musiciens. Est-ce cet héritage qui vous a donné l’envie de devenir musicienne ? Et pourquoi avoir choisi le cor ?

Mon papa joue et enseigne le trombone et le tuba et c’est effectivement lui qui m’a transmis très tôt sa passion pour la musique qui lui avait elle-même été transmise par son père. Il m’a toujours aidée et soutenue tout en veillant à respecter mon autonomie artistique et en me laissant faire mes propres choix. Lorsque j’étais enfant, s’est d’ailleurs posé celui de l’instrument, il m’en a proposé plusieurs. Le cor s’est imposé naturellement : son timbre m’a séduite dès les premières notes, alors que j’avais sept ou huit ans. Ce fut un véritable coup de foudre, et cette fascination ne m’a plus jamais quittée. Dans les orchestres d’harmonie de ma région (Pays de Herve et d’Aubel), le cor n’était pas un instrument très représenté et généralement pas auprès des femmes. Cette originalité m’a d’autant plus séduite. Très jeune déjà, j’affirmais vouloir devenir professeure de cor, sans même encore connaître réellement le monde des orchestres… Une conviction instinctive qui ne m’a jamais quittée.

Ma maman, bien que n’étant pas musicienne, m’a toujours soutenue et accompagnée : c’est elle qui me conduisait à mes cours chaque semaine. Aujourd’hui encore, mes parents sont régulièrement présents à mes concerts pour m’encourager et partager ces moments en famille.

À l’époque de Mozart, les cornistes jouaient sur des cors naturels sans palettes ni pistons : en bouchant plus ou moins l’ouverture du pavillon avec la main

En avril prochain, vous interpréterez avec l’OPRL un concerto de Mozart. Qu’a apporté ce compositeur à l’histoire du cor ?

Il faut d’abord rappeler qu’à l’époque de Mozart, les cornistes jouaient sur des cors naturels sans palettes ni pistons : en bouchant plus ou moins l’ouverture du pavillon avec la main, ils parvenaient à obtenir une gamme chromatique. En effet, les pistons n’apparaitront que vers 1815 et encore plus tard arriveront les palettes, devenues aujourd’hui l’élément central du cor moderne, celui-là même que j’utiliserai lors du concert.

Mozart a composé la plupart de ses Concertos pour cor ainsi qu’un Rondo dans sa tonalité de prédilection, mi bémol majeur (à l’exception d’un Concerto en ré majeur écrit en 1791). Toutes ces œuvres étaient destinées à son ami Joseph Leutgeb (1732-1811), corniste à la cour de Salzbourg et proche de la famille Mozart. Leutgeb jouissait alors d’une certaine notoriété, et Mozart, par amitié et admiration, a écrit pour lui ce corpus de concertos.

Les manuscrits originaux témoignent de cette complicité : on y trouve de nombreuses dédicaces pleines d’humour, parfois taquines. Mozart y appelle Leutgeb « mon ami Leutgeb, cet âne », et multiplie les plaisanteries affectueuses. Les finales joyeux et enlevés de ces Concertos reflètent sans doute la vivacité de leur relation. Quant au Concerto en ré majeur, sa tessiture plus basse laisse penser que Mozart souhaitait ménager son ami, déjà plus âgé à cette époque.

Pourquoi avez-vous choisi d’interpréter plutôt le Concerto n° 2 K. 417 de Mozart ? 

J’aime profondément ses contrastes et la beauté de ses lignes mélodiques. Le premier mouvement est plutôt virtuose et le deuxième est doux et mélodieux. Le finale, éclatant et joyeux, regorge d’envolées. Il a d’ailleurs servi de modèle au Concerto n° 4 K. 495, qui se conclut lui aussi par un Rondo

Pour faire mon choix, je me suis installée derrière mon pupitre avec les quatre concertos de Mozart, je les ai joués et ce choix s’est imposé à moi tout naturellement.

 


 

Comment appréhendez-vous le fait de jouer comme soliste invitée parmi vos collègues ? 

C’est un rôle totalement différent, qui demande une préparation spécifique en amont. Jouer en soliste n’a rien à voir avec le fait de tenir une partie soliste au sein de l’orchestre, l’approche n’est pas la même. Ce qui ne change pas, en revanche, c’est le soutien de mes collègues : que je sois au pupitre ou en soliste, je sais que je peux compter sur eux. C’est une chance inouïe de pouvoir jouer dans son propre orchestre, de sentir cette énergie collective et cette bienveillance. L’effectif réduit du concerto permettra d’ailleurs de créer une atmosphère presque chambriste, une forme de proximité musicale que j’apprécie beaucoup.

Vous êtes, depuis le départ de Nico De Marchi il y a un an, la nouvelle cheffe du pupitre de cors de lOPRL. Quelles sont vos responsabilités au sein de ce pupitre ?

Être cheffe de pupitre implique avant tout une organisation harmonieuse du groupe : gérer le choix des cornistes du groupe en fonction des concerts dont les œuvres varient d’une semaine à l’autre, veiller à lharmonie et la cohésion entre les membres du pupitre et rechercher une ligne commune, une cohérence sonore au sein de notre pupitre, tout en respectant les spécificités de chacun. Le pupitre réunit en effet des cornistes spécialisés dans les registres plus aigus ou plus graves et cette diversité fait notre richesse.

Quelle couleur sonore souhaitez-vous développer avec vos collègues au sein de lOrchestre ?

Lidentité sonore est une chose qui se conçoit déjà lors des concours de recrutement.  Nous cherchons évidemment un corniste, une personnalité et un collègue qui pourra s’inscrire dans la même dynamique que la nôtre tout en l’enrichissant.

Le timbre du pupitre se caractérise par la quête de la beauté et de la qualité du son, avec une couleur ronde, chaleureuse et pleine. Nous poursuivons dans la lignée de ce que Nico De Marchi, ancien cor solo et chef de pupitre de l’OPRL, a construit puisqu’il était également mon professeur durant de nombreuses années et que c’est cette vision que j’aime faire perdurer tout en me l’appropriant, bien évidemment. 

Cet héritage nous vient de Francis Orval. Ils ont tous deux profondément marqué ma conception du jeu cornistique tout comme celle de bon nombre de cornistes d’ici et d’ailleurs.

Francis Orval ma d’ailleurs initiée au cor naturel à lIMEP, ce qui complète aujourd’hui ma compréhension globale de linstrument.

En dehors de lOrchestre, vous avez fondé le Duo Eoliha avec la harpiste Gabriella Garcia. Comment est née lidée de cette formation ?

Laventure a commencé pendant la période du Covid. Mon papa souhaitait organiser avec le service Culturel de Thimister un concert diffusé en direct pour les habitants de la commune. Il a immédiatement pensé à notre Duo qu’il venait dentendre à lIMEP dans le cadre des cours de musique de chambre. Après ce concert, nous ne nous sommes plus jamais quittées, entre autres, car nous aimons profondément lassociation de nos instruments.

Cest une formation atypique — et même unique en Belgique. Le répertoire, encore méconnu, nous passionne : nous aimons fouiller, découvrir et mettre en lumière des œuvres peu jouées de compositeurs comme Boieldieu, Paisiello ou Spontini. Nous avons aussi à cœur de promouvoir la création belge contemporaine. Mon papa, qui est également compositeur, nous a écrit une Première Suite, et travaille actuellement sur une Deuxième. La compositrice Line Adam nous a également dédié une pièce originale.

Nous donnons une quinzaine de concerts par an, principalement en Wallonie. Le public est souvent intrigué par cette combinaison instrumentale inhabituelle, avec parfois des a priori… que nous nous faisons un plaisir de bousculer. Beaucoup craignent que le cor domine la harpe, et nous aimons justement leur montrer qu’il nen est rien.
 


 

mon objectif est d’amener les élèves à jouer avec un beau son et le plus de musicalité possible.

Parlez-nous de vos activités professorales. Comment envisagez-vous lenseignement du cor ?

Jenseigne actuellement à lIMEP, à Namur, et parallèlement — ce que japprécie énormément — au Conservatoire de Verviers. Jaime le fait davoir un pied dans deux mondes complémentaires : celui dune académie et celui dun établissement d’enseignement supérieur. À lIMEP, je forme entre autres les futurs pédagogues, qui effectuent dailleurs aussi leurs stages dan

s la classe de Verviers.

À Verviers, mon objectif est damener les élèves à jouer avec un beau son et le plus de musicalité possible. Jessaie surtout de leur transmettre lamour de linstrument, pour qu’ils aient envie de pratiquer chez eux, spontanément, avec plaisir en faisant preuve de plus en plus d’autonomie. Je souhaite que le cor soit pour eux un jeu plutôt qu’une contrainte.

Dans le cadre de lenseignement supérieur, nous approfondissons ces mêmes fondements (la qualité sonore, la musicalité, le souci constant du beau) mais bien dautres encore. Le but étant de les préparer à une carrière professionnelle et qu’ils aient les outils nécessaires pour y accéder. L’autonomie est également un socle important à ce stade, ils doivent être en recherche constante et se questionner intelligemment pour avancer efficacement. Cest un travail de patience et d’exigence mais profondément gratifiant.

Quelles sont vos concertos préférés ? 

Outre le Deuxième Concerto de Mozart, je citerais le Concerto pour cor de Glière, tout comme jaime énormément le Premier Concerto de Richard Strauss (dont le père était corniste). Jai une grande affection pour le répertoire romantique, dont la richesse expressive me touche particulièrement.

Et quels sont vos solos orchestraux favoris ?

Il est difficile de choisir tant le répertoire regorge de magnifiques parties. 

Pour en citer quelques-uns, j’évoquerais ceux de la Symphonie n° 5 de Tchaïkovski, de la Pavane de Ravel, des Symphonies n° 2 et n° 5 de Mahler, mais aussi ceux de de la Symphonie n° 3 de Brahms, de LOiseau de feu, de la Symphonie n° 5 de Chostakovitch ou encore de Don Juan de Strauss. Comme me lavait dit le regretté Bruce Richards (ancien cor premier soliste de lOPRL) lorsque jai remporté le concours : « Quoi que lon joue, regarde bien, il y a toujours un petit quelque chose, même une note délicate, dont il faut prendre soin ».

Propos recueillis par Stéphane Dado