RAFT : L'Interview

Koen Toté et Peter Van Tichelen nous disent tout sur leur concert "Happy Hour !" du mardi 26 septembre, à 19h.

 

Comment définiriez-vous le style musical de Raft ?

Peter Van Tichelen : Raft est un trio de jazz, qui se base sur le modèle des trios fondés par le contrebassiste Avishai Cohen ou le pianiste Brad Mehldau. Dans un premier temps, nous avons puisé dans leurs compositions, pour étudier leur manière de faire et nous familiariser avec leur démarche de création, d’improvisation. Mais ces deux trios sont constitués d’un piano, d’une contrebasse et d’une batterie ; dans le cas de Raft, le vibraphone se substitue au piano, ce qui constitue un fameux défi, car un pianiste a dix doigts, alors que le vibraphoniste ne dispose que de quatre baguettes. Le point de départ de Raft était donc de jouer avec les paramètres typiques de la musique de ces deux ensembles : complexité, créativité, mais aussi intimité.

 

Koen Toté : la musique d’Avishai Cohen est assez rythmique, avec des métriques (choix de mesures) complexes (5/4, 11/8), et cela influence clairement l’assise des percussions de Raft et nos choix musicaux : nous cherchons dans cette direction, cela nous parle, c’est une source d’inspiration. Il ne s’agit pas ici de free jazz ou de reprises de standards, ni de be-bop ou de swing, mais d’improvisation, d’appropriations de diverses cultures, y compris des mélodies populaires venues de l’Est, de l’Irak, ou de la tradition juive, par exemple.

 

Lequel d’entre vous compose votre musique ? 

PVT : C’est essentiellement Jan Nihoul et parfois moi. Notre but est vraiment de créer nos propres compositions, mais nous devons encore continuer à explorer chez d’autres artistes. Sur le plan rythmique, nous essayons de rendre ces mesures asymétriques « normales » aux oreilles de l’auditeur, alors que notre quotidien est largement dominé par des mesures simples en trois ou en quatre temps et des cadences bien classiques... Le plaisir est de ressentir ensemble, de manière collective, comment ces musiques aux accents « étranges » peuvent se développer de manière naturelle pour les auditeurs.

 

KT : On est donc loin d’un free jazz dans lequel le spectateur pourrait craindre de s’égarer. Raft, c’est aussi une recherche mélodique, une musique très accessible, pas du tout prétentieuse.

 

Est-ce que vous vous surprenez encore mutuellement ?

KT : De plus en plus !

PVT : Je suis souvent positivement étonné du vocabulaire que Koen apporte, sans qu’on l’ait vu venir, tout à coup dans une improvisation…

 

Comment cela se travaille-t-il ?

PVT : par essai et par erreur. II faut du temps pour intégrer un style musical ; de nombreuses répétitions. Et puis surtout oser, laisser jouer les autres, se donner de la liberté et se faire confiance… De là vient notre nom de « Raft » : en rafting, si quelqu’un tombe, les autres doivent l’aider à se relever et continuer.

 

Est-ce que votre expérience de musiciens classiques au sein d’un orchestre a une influence sur votre travail avec Raft, et inversement ?

PVT et KT, d’une seule voix : Absolument !

 

PVT : Ce que je trouve incroyable, c’est qu’à l’OPRL, j’apprends à jouer avec beaucoup d’exactitude, de respect du texte, de pureté de son, c’est quelque chose que je peux apporter au sein de Raft : un soin jusque dans l’improvisation. À l’inverse, Raft me permet de développer ma capacité à jouer des rythmes complexes, rapides, et c’est précieux pour le travail rythmique à l’orchestre.  Si je ne faisais qu’un des deux, l’autre me manquerait. Au niveau émotionnel, Raft nous rend aussi plus robustes, plus forts.

 

KT : C’est normal qu’il y ait une influence réciproque, car il s’agit du même travail, seul le contexte est différent… Le travail rythmique du trio me permet  d’être plus précis au sein de l’orchestre ; et l’orchestre apprend à ouvrir ses oreilles, à tout écouter, à jouer ensemble.

Bien sûr, le son de contrebasse est complètement différent, c’est une toute autre technique (en jazz, presque exclusivement des pizzicatos) et il faut passer de l’un à l’autre. Et c’est un challenge pour moi, car je n’ai suivi aucune formation en jazz.

 

Apprendre le jazz par soi-même en partant d’une formation classique, c’est un challenge, non ?

PVT : C’est avant tout écouter beaucoup de jazz, retranscrire et s’approprier des solos, et surtout, oser jouer. Et pour les deux autres musiciens de l’ensemble, oser laisser jouer, laisser faire des erreurs, faire une place à l’audace.

 

Propos recueillis par Séverine Meers