La Pathétique de Tchaïkovski : une autobiographie non autorisée
Au programme de l'OPRL le 17 et 18 avril à Liège, le 19 à Cologne, l'ultime symphonie de Tchaïkovski s'affirme comme un testament d'une bouleversante émotivité.
Dernière œuvre achevée de Tchaïkovski, la Sixième Symphonie « Pathétique » (1893) s’avance comme un testament involontaire, une parole trop lourde pour être dite autrement qu’en musique. Quelques jours avant sa mort, le compositeur affirmait tenir ici son œuvre la plus sincère. Cette sincérité, qui affleure dans chaque inflexion, fait de l’œuvre un autoportrait en clair-obscur, une tentative désespérée de mettre tacitement en forme un monde intérieur : celui d’une homosexualité réprimée, que les conventions sociales et morales de l’époque stigmatisaient ou condamnaient au silence, tandis que le Code pénal russe de 1835 prévoyait de son côté les travaux forcés, le bagne ou la prison. Le titre même agit comme un signal adressé à quiconque serait prêt à en déchiffrer la gravité.
Les quatre mouvements sont le fruit d’un récit intérieur imprégné d’un sentimentalisme à fleur de peau
Du reste, l’architecture de l’œuvre joue un rôle crucial dans son impact émotionnel. Tchaïkovski bouleverse l’équilibre que l’on attend d’une symphonie. Il situe les points culminants dans les mouvements extrêmes. Ceux-ci semblent suivre la trajectoire psychique du compositeur : les quatre mouvements sont le fruit d’un récit intérieur imprégné d’un sentimentalisme à fleur de peau. Cela déconcerta les premiers auditeurs, peu préparés à de telles confessions passionnelles, encore moins à un finale qui s’achève dans un Adagio funèbre, dévastateur mais sublime.
Reste une question essentielle : s’agit-il d’une symphonie russe ou d’une œuvre tournée vers l’Europe ? Tchaïkovski, insaisissable dans son identité musicale, échappe à toute catégorisation. Son langage mélodique et la densité expressive des cordes appartiennent incontestablement à l’âme russe. Cependant, la rigueur de la construction, l’économie dans l’usage des timbres et l’art subtil de la transition entre les mouvements trahissent l’influence de la symphonie allemande. La Pathétique naît précisément de cette tension féconde. Elle parle russe avec un accent européen, et c’est dans ce mélange que réside sa force : une voix singulière, à la fois nationale et cosmopolite, qui invite tout auditeur à rejoindre ce point d’équilibre fragile où l’intime rencontre l’universel.
Face à ce monument qu’est la Pathétique, Lionel Bringuier choisit de ne pas regarder en arrière, mais d’ouvrir le concert au monde sonore d’aujourd’hui. À la confession ultime de Tchaïkovski répond ainsi la modernité de Manfred Trojahn, compositeur et chef d'orchestre allemand, né en 1949, qui nourrit une passion profonde pour la littérature française, notamment pour l’œuvre de Paul Valéry, qu’il met aujourd’hui en musique dans sa nouvelle création.