Interview de Renato Martins : « La musique peut naître partout ; l’imagination est au cœur de l’acte artistique. »
Le percussionniste Renato Martins est aussi un créateur (de sonorités, d’instruments, d’univers poétiques), ouvert à de multiples influences. Pour ce concert unique à la Salle Philharmonique, il présente son Trio Misturado et invite trois amis musiciens à les rejoindre.
Votre impressionnant parcours vous présente aux côtés d’artistes aux profils très variés : musiques ethniques, jazz, Cirque du Soleil… Le hasard des rencontres ou une démarche délibérée ?
Mon parcours est à la fois le fruit du hasard et de démarches délibérées. Certaines rencontres sont nées de circonstances imprévues, mais j’ai toujours eu la volonté consciente d’élargir mon univers musical en collaborant avec des artistes issus de traditions variées. Cette curiosité m’a conduit vers les musiques ethniques, le jazz et de nombreux dialogues créatifs.
Au centre de tout cela, il y a la musique brésilienne et ses rythmes. La samba, le choro (lire ci-dessous), la MPB (música popular brasileira) et tant d’autres traditions m’ont formé dès l’enfance et constituent mon ancrage artistique, aujourd’hui encore. Ces rythmes brésiliens sont une véritable école de créativité et d’improvisation, et ils me permettent de construire des ponts entre les cultures.
Quant au Cirque du Soleil, il s’agit d’un hasard heureux et d’une conséquence naturelle de mon travail musical. J’ai été invité à y jouer – ce qui est très rare pour un percussionniste – et cette expérience m’a apporté une grande reconnaissance comme artiste. Mais ce n’est pas une influence qui aurait changé mon chemin musical : c’est plutôt le résultat de ma carrière déjà établie, de mon parcours créatif et innovant dans la percussion.
Ainsi, mon histoire est une combinaison de rencontres imprévues et de choix délibérés, toujours nourrie par la passion profonde pour la musique et les rythmes du Brésil, qui restent au cœur de mon identité artistique.
Vous êtes renommé pour avoir créé de nouvelles techniques pour les instruments traditionnels à percussions, par exemple l'Udu et le Cajón. Comment cela s’est-il passé ?
Le développement de ces nouvelles techniques est né de ma curiosité et de mon désir constant d’explorer de nouvelles sonorités. Dès le début, j’ai fait des expériences en les sortant de leur usage traditionnel, en cherchant des timbres différents, des textures inédites et des possibilités rythmiques nouvelles. C’était une démarche plus intuitive qu’académique, nourrie par l’observation, l’écoute et l’expérimentation. Je me suis inspiré de la richesse des rythmes brésiliens, qui m’ont appris à improviser et à transformer chaque instrument en un véritable orchestre de percussions.
L’Udu, par exemple, est un instrument doté d’immenses possibilités timbriques. Comme toutes les percussions, il offre bien plus que ce que la tradition nous transmet techniquement : il ouvre un champ infini d’exploration sonore. J’ai exploré des techniques de frappe et de résonance qui lui donnent une nouvelle dimension mélodique et expressive.
Quant au Cajón, mon approche est née d’une nécessité : celle de pouvoir continuer à jouer comme un batteur. En utilisant les balais, j’ai développé une technique qui me permet de l’employer avec les mêmes fonctions musicales qu’une batterie, mais de manière créative et avec un instrument plus simple. Ainsi, le Cajón peut exercer la même fonction que la batterie, en reproduisant ses trois sons fondamentaux, tout en gardant une identité propre. Dans mon adolescence, j’ai aussi été batteur de heavy metal, et cette expérience m’a donné une énergie particulière qui nourrit encore aujourd’hui ma manière d’aborder la percussion.

De quoi se compose votre panoplie préférée de percussions ? Quelles en sont les particularités, et comment dialoguent-elles entre elles pour créer votre propre signature musicale ?
Mon univers de percussions est composé d’instruments qui me permettent de voyager entre tradition et invention. J’utilise régulièrement l’Udu, le Cajón, le Caxixi et « The Box », un instrument que j’ai moi-même créé et qui m’a offert de nouvelles et infinies possibilités techniques. Chacun possède une personnalité propre : l’Udu avec ses multiples couleurs timbriques, le Cajón qui, grâce à ma technique avec les balais, me permet de retrouver la fonction musicale de la batterie de manière créative et simplifiée, le Caxixi qui apporte une texture subtile et rythmique, et The Box qui ouvre un champ sonore inédit.
J’utilise aussi des objets du quotidien – par exemple des ustensiles de cuisine – que j’ai transformés en instruments. Ce côté ludique est essentiel pour moi : il montre que la musique peut naître partout, et que l’imagination est au cœur de l’acte artistique.
Dans mes collaborations, notamment avec la guitare, je considère la percussion non pas comme un simple accompagnement, mais comme une voix à part entière. Elle dialogue, questionne et répond, créant un véritable échange musical. C’est cette interaction qui définit ma signature : une percussion inventive, capable d’assumer pleinement un rôle soliste tout en dialoguant avec les autres instruments.
Avec le Trio Misturado, vous êtes aux confins du jazz, du « choro » brésilien, mais aussi de la poésie et de l’improvisation. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de créer ce projet ?
Le Trio Misturado est né en avril 2023 de ma rencontre avec le guitariste et compositeur Benoît Minon et la flûtiste Line Daenen, autour de notre amour partagé pour la musique brésilienne et latino-américaine. Nous nous sommes retrouvés d’abord autour du choro, cette musique populaire instrumentale née à Rio de Janeiro au XIXᵉ siècle. Le choro est considéré comme la première musique urbaine du Brésil : il mêle les influences européennes (comme la polka ou la valse) aux rythmes africains et aux mélodies populaires locales. C’est une musique riche en nuances, joyeuse et virtuose, qui a toujours laissé une grande place à l’improvisation.
À partir de cette base, nous avons voulu élargir notre spectre musical. Nous explorons aussi d’autres traditions brésiliennes, comme le baião du Nordeste, qui apporte une énergie rythmique particulière et une couleur populaire très forte. Et nous aimons ouvrir nos horizons vers d’autres musiques latino-américaines : la zamba et la chacarera argentines, ou encore le joropo vénézuélien, qui enrichissent notre palette sonore et nous permettent de créer des ponts entre les cultures.
Ce projet est né de l’envie de raconter des histoires musicales, de créer des récits pleins de poésie et de finesse, où chaque instrument trouve sa place dans un dialogue subtil. Pour moi, il est aussi l’occasion de donner à la percussion un rôle central : avec la guitare et la flûte, elle ne se limite pas à accompagner, mais devient une voix à part entière, qui questionne, répond et enrichit la narration musicale.
Ainsi, le Trio Misturado est le fruit de cette rencontre et de ce désir : partager la richesse du choro et des rythmes brésiliens, les faire dialoguer avec le jazz, l’improvisation et la poésie, tout en les reliant à d’autres traditions musicales latino-américaines.
La percussion ne se limite pas à accompagner, mais devient une voix à part entière.
Pour votre concert à Liège, le trio s’enrichit de la présence de trois personnalités : Ana Rocha au chant, Pierre Gillet à la guitare 7 cordes, et Maxime Blésin au cavaquinho et au chant ; quelle nouvelle tonalité vont-ils apporter ?
C’est un grand plaisir pour moi de revenir jouer à la Salle Philharmonique de Liège. La première fois que j’y ai joué, c’était avec Maxime Blésin, Osman Martins et Steve Houben, dans un projet qui associait le choro au jazz. Ce souvenir reste très fort, et je suis heureux de retrouver cette salle avec le Trio Misturado.
Le cœur de la soirée sera porté par le trio : la sonorité aérienne de Line Daenen à la flûte apporte une poésie et une finesse particulières, Benoît Minon enrichit l’harmonie et le rythme avec une profondeur singulière à la guitare 7 cordes, et moi-même aux percussions j’apporte ma touche d’identité rythmique et expressive.
Nos trois invités interviendront sur certains titres du répertoire et apporteront des couleurs nouvelles : Pierre Gillet avec sa guitare 7 cordes, qui dialogue subtilement avec Benoît et ouvre des espaces harmoniques ; Maxime Blésin avec le cavaquinho et sa voix, qui introduit une énergie festive et lumineuse ; Ana Rocha avec son chant expressif, qui ajoute une dimension émotionnelle et narrative.
Le public de la Salle Philharmonique peut donc s’attendre à une soirée unique : un voyage musical où le Trio Misturado sera au centre de l’expérience, et où les invités viendront enrichir certains moments du concert, créant des contrastes et des dialogues inattendus pour créer une atmosphère à la fois intime et festive.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette « guitare à 7 cordes » (violão de 7 cordes) typique du Brésil ?
Elle possède une histoire mêlant influences étrangères et identité nationale forte. Elle est fondamentale pour le choro et la samba. L’ajout d’une septième corde à la guitare traditionnelle, corde grave généralement accordée en do ou si, permet de créer des « baixarias », des lignes de basse mélodiques et improvisées qui s'entrelacent avec la mélodie principale de l'ensemble au lieu de simplement marquer le rythme. Contrairement à son usage soliste dans d'autres cultures, au Brésil, elle assure donc un rôle de basse contrapuntique.
Propos recueillis par Séverine Meers