Interview

Hilary Hahn : "La musique contemporaine est la mémoire vivante de notre époque."

Hilary Hahn

Trois fois récompensée aux Grammy Awards, Hilary Hahn est l’une des violonistes les plus admirées de sa génération. À l’affiche des concerts des 8 et 9 octobre à Liège, elle crée en Europe le Double Concerto de Carlos Simon avec le violoncelliste Seth Parker Woods et l’OPRL dirigé par Lionel Bringuier. Figure majeure du violon contemporain, la star américaine évoque son attachement à la création, sa relation avec le public et l’héritage d’Ysaÿe, dont elle se sent étonnamment proche.


Comment est née votre collaboration avec Carlos Simon ?

J’ai joué pour la première fois sa musique il y a quelques années. J’avais intégré son trio Be Still and Know à un programme de musique de chambre lors d’une résidence à Washington. J’ai été profondément touchée par cette œuvre. Nous nous sommes rencontrés autour d’un café, avons discuté de musique et de différentes idées artistiques.

Je lui ai ensuite demandé d’écrire une pièce courte pour violon seul, que je joue régulièrement depuis. Puis nos échanges se sont poursuivis et nous avons commencé à envisager un projet plus ambitieux. Au même moment, Carlos était également en contact avec Seth Parker Woods. L’idée d’un double concerto s’est alors imposée naturellement.

 Je crois qu’il ne faut pas chercher à tout comprendre immédiatement. Il est possible de simplement s’asseoir, écouter, rester curieux et se laisser porter. Découvrir une œuvre nouvelle ressemble un peu à une promenade dans une ville inconnue. On observe, on s’interroge, on se laisse surprendre.

Dans quelle mesure avez-vous participé à l’écriture de l’œuvre ?

J’ai tendance à laisser les compositeurs écrire ce qu’ils ont envie d’écrire. J’interviens surtout à la fin du processus pour discuter d’aspects pratiques ou de détails qui peuvent personnaliser davantage la partition. Ce projet a été un peu particulier parce que Seth Parker Woods était davantage impliqué dans le processus créatif. Il entretient une relation très proche avec Carlos Simon et me tenait informée de l’évolution du projet. J’ai ainsi pu suivre indirectement la naissance de l’œuvre.

J’aime observer la manière dont un compositeur perçoit un interprète. Lorsqu’une œuvre est écrite pour un musicien précis, ce qui m’intéresse le plus est l’espace qui existe entre la personnalité de l’interprète et l’image que le compositeur s’en fait.

Que souhaiteriez-vous que le public retienne de cette première écoute ?

Je crois surtout qu’il ne faut pas chercher à tout comprendre immédiatement. Il est possible de simplement s’asseoir, écouter, rester curieux et se laisser porter. Découvrir une œuvre nouvelle ressemble un peu à une promenade dans une ville inconnue. On observe, on s’interroge, on se laisse surprendre. Dans notre quotidien saturé d’informations, il est devenu rare de prendre le temps de vivre une expérience véritablement nouvelle. Le concert permet précisément cela.

Le Double Concerto de Carlos Simon est une œuvre très ouverte. Le violon et le violoncelle forment une identité commune, tandis que l’orchestre en développe une autre. Ces deux mondes dialoguent constamment. On y entend également de nombreuses influences américaines. L’un des mouvements s’inspire directement du blues. Ce qui me plaît particulièrement, c’est que Carlos Simon maîtrise profondément les traditions qu’il convoque. Il ne les utilise jamais comme de simples références décoratives.

Les interprètes ont-ils une responsabilité envers la musique de leur temps ?

Seulement s’ils en éprouvent réellement le désir. Je ne crois pas qu’il faille imposer cette mission à tous les musiciens. En revanche, je pense qu’il est essentiel de rester curieux. Même lorsqu’on se spécialise dans une époque ou un répertoire, il est bénéfique d’explorer d’autres univers. Personnellement, j’aime jouer des musiques très différentes et nourrir mon imagination à travers d’autres formes d’art : les musées, les arts visuels ou même le travail manuel.

Il faut aussi se souvenir que toute musique a été contemporaine un jour. Les œuvres de Brahms ou de Beethoven ont d’abord été des nouveautés. Certaines partitions entrent immédiatement au répertoire, d’autres attendent parfois des décennies avant d’être redécouvertes. La musique contemporaine constitue une forme de mémoire. Contrairement à un tableau, la musique ne peut être figée. Une fois jouée, elle disparaît. La partition n’est qu’un ensemble d’instructions. En interprétant les œuvres d’aujourd’hui, nous conservons une trace vivante de notre époque pour les générations futures.

En écoutant Ysaÿe, j’ai soudain eu l’impression de reconnaître quelque chose que je poursuivais intuitivement depuis des années. 

Votre relation avec le public semble occuper une place centrale dans votre démarche.

Depuis mes années d’études, j’ai toujours été encouragée à rencontrer le public. Avec le temps, j’ai compris qu’un public n’est jamais une entité homogène. Chaque personne arrive dans la salle avec sa propre histoire. C’est ce qui me fascine : des milliers de vies différentes réunies au même endroit pour partager un instant unique. Je ne cherche pas à provoquer une émotion précise ni à imposer une interprétation. Mon rôle consiste plutôt à créer un espace ouvert, sincère, dans lequel chacun peut trouver ce dont il a besoin. 

Votre enregistrement des Sonates d’Ysaÿe a marqué les esprits. Que représente-t-il pour vous ?

Le fait que cet enregistrement ait été apprécié en Belgique a eu une importance immense à mes yeux, car Ysaÿe est une figure nationale majeure. J’ai étudié avec l’un de ses élèves et j’ai toujours ressenti une proximité avec son héritage. En préparant cet album, j’ai réécouté ses propres enregistrements avec une attention nouvelle. Ce fut une expérience très forte.

Depuis ma sortie du conservatoire, j’ai progressivement développé ma propre vision du violon, de la technique et de l’expression musicale. En écoutant Ysaÿe, j’ai soudain eu l’impression de reconnaître quelque chose que je poursuivais intuitivement depuis des années. C’était comme découvrir la photographie d’un ancêtre auquel on ressemble sans l’avoir jamais vraiment connu. J’ai ressenti un lien profond avec cette tradition qui, sans que je m’en aperçoive, faisait déjà partie de mon ADN musical.

 

Propos recueillis par Éric Mairlot