Interview

Audrey Gallez : « L’OPRL m’a donné la chance de lier mes deux passions : la musique et l’illustration. »

Salle Philharmonique

Pour le Happy Hour! consacré à La Nuit transfigurée,  la violoniste de l'OPRL Audrey Gallez dévoile un travail inédit : une trentaine de ses illustrations animées au moins, pensées comme un souffle visuel accompagnant l’œuvre de Schoenberg, présentée dans un arrangement pour violon, violoncelle et piano. Fascinée depuis toujours par cette partition de jeunesse, elle a imaginé un dispositif subtil où l’image et le texte de Dehmel éclairent la musique sans jamais la détourner. Rencontre autour d’un projet ambitieux, intime et profondément poétique, à découvrir le 14 avril.

D’où vient l’idée de consacrer un projet entier à La Nuit transfigurée ?

Cette œuvre a traversé toute ma vie musicale. Je l’ai vraiment découverte au Conservatoire de Bruxelles, où nous l’avions montée en orchestre à cordes. Depuis, je ne m’en suis jamais lassée. Il y a quelque temps, je me suis demandé quelle œuvre j’aimerais illustrer si j’en avais la possibilité. C’est cette pièce qui s’est imposée d’elle-même. L’OPRL m’a donné la chance de tenter l’aventure et de lier mes deux passions : le violon et l’illustration.

Qu’est-ce qui rend cette œuvre si propice à l’image ?

C’est une pièce de jeunesse : Schoenberg n’est pas encore dans le dodécaphonisme, mais dans un romantisme presque cinématographique. Le poème de Richard Dehmel raconte une confession, un pardon, une transfiguration. On part de la nuit froide pour aller vers la lumière. Tout est déjà visuel : la lande, la lune, les rayons, les corps… J’y voyais une trajectoire chromatique. Le passage des ténèbres à la clarté est inscrit dans la musique, il suffisait de le rendre visible.

Comment avez-vous conçu vos illustrations ?

Je n’ai pas voulu me limiter aux cinq parties du poème : j’ai créé une trentaine de planches, réalisées en encre de Chine, aquarelle et gouache. Ensuite, j’ai appris à animer ces images : je scanne la planche, je sépare le fond, les personnages et les éléments du décor, puis je crée un léger mouvement. C’est un travail de diorama. Je voulais absolument éviter la simple image statique, qui ne correspondait pas au souffle de la musique. Le surtitrage n’est pas projeté à côté : il est intégré dans les illustrations, ce qui demande un vrai travail de rythme, presque cinématographique. Je découvre encore ce domaine, mais cela me permettait d’accompagner l’œuvre sans la figer.


Quelles références vous ont guidée ?

Je suis passionnée par la Sécession viennoise, l’Art nouveau et le style Bauhaus. Cela correspond parfaitement à l’époque et à la sensibilité de Schoenberg. Je me suis plongée dans des cartes postales, des photos anciennes, des portraits de Klimt… J’ai même intégré le couple formé par Richard et Ida Dehmel : Ida a ce magnétisme des femmes peintes par Klimt. Par moments, j’ai eu recours uniquement aux mains : elles expriment la tendresse, la peur, la force, comme des mimes silencieux.

L’arrangement musical est particulier : pourquoi ?

Nous ne jouons ni la version originale pour sextuor, ni une seule adaptation. Avec mes collègues, nous avons repris la version pour trio avec piano de Steuermann, validée par Schoenberg, et l’avons enrichie. Nous avons construit un « mélange » équilibré pour le trio avec piano, afin d’obtenir une cohérence sonore.

C’est une œuvre profondément romantique. Elle parle de tout ce que nous vivons : l’amour, la douleur, le pardon, la transformation.

Comment vos illustrations se coordonnent-elles avec les autres éléments du concert ?

Guy Lemaire introduira le programme en retraçant la vie de Schoenberg. Le concert s’ouvrira avec le Quatuor pour piano et cordes de Mahler, œuvre de jeunesse en un seul mouvement, puis se poursuivra par le Schoenberg de la maturité avec un extrait du Trio op. 45, composé aux États-Unis peu après son attaque cardiaque, avant de s’achever avec La Nuit transfigurée. Deux vidéos de la Fondation Schoenberg seront également projetées, montrant les peintures et les objets du compositeur : il bricolait, peignait, créait des jeux… Cela rappelle combien Schoenberg était multiple. Mes images prennent ensuite le relais, intégrées à la musique.

Que souhaitez-vous que le public découvre de Schoenberg ?

Je me suis rendu compte, en lisant sa correspondance, à quel point il était humain et courageux. Il a suivi sa voie malgré les critiques violentes de son époque. La Nuit transfigurée peut être une porte d’entrée idéale pour ceux qui ne connaissent pas sa musique. C’est une œuvre profondément romantique. Elle parle de tout ce que nous vivons : l’amour, la douleur, le pardon, la transformation.

Et pour vous, que représente ce projet ?

Cela fait deux ou trois ans que j’y travaille. Ce n’est pas mon métier principal : je dessine le soir, quand la maison s’apaise. C’est mon moment à moi, ma bulle. J’ai écouté La Nuit transfigurée presque tous les jours pendant ces années, et je ne m’en lasse pas. Après ce projet, j’aimerais continuer d’explorer le lien entre musique et arts plastiques, peut-être en intégrant davantage la sculpture. Pour bien illustrer, il faut savoir modeler : c’est une autre manière d’apprendre à voir.

Propos recueillis par Éric Mairlot