Rencontre avec Simon Trpčeski

Simon Trpčeski

À l'occasion du premier récital de la série « Piano 5 étoiles », le dimanche 20 octobre, à 16h, l'interview exclusive du plus imposant des pianistes de Macédoine du Nord.

 

Comment avez-vous construit le programme de votre récital à Liège ?

Il s’agit toujours de trouver un équilibre entre les demandes des organisateurs et l’ensemble de mon calendrier. En première partie, je jouerai Brahms, ainsi que Schubert revu par Liszt : une manière de montrer comment des compositeurs contemporains l’un de l’autre peuvent avoir des vues très différentes d’une forme « miniature ».

Les Variations sur un thème de Schumann de Brahms marquent le début de sa rencontre avec les deux Schumann, Robert et Clara. Brahms a été très touché et impressionné par leurs personnalités et leur musique. Il a donc écrit son propre lot de variations, qui sont intimistes, très personnelles, et trop rarement jouées. On y remarque déjà sa grande maîtrise de l’art du contrepoint, alors que c’est une œuvre de jeunesse.

Les danses que Schubert composa pour le piano, revues par Liszt dans ses Soirées de Vienne – Valses-Caprices, ont une élégance folle ; elles sont un exemple fantastique de la sophistication de Schubert. Il s’agit d’une musique de salon, au sens très positif du terme, où la simplicité d’expression se double d’une grande finesse. Liszt leur a ajouté une dose de charme, à sa manière, mais sans altérer le matériau et le bon goût de l’œuvre originale. Liszt admirait Schubert ; il a accommodé cette musique pour le public de son temps, il l’a rendue plus accessible et « efficace » pour son propre public, puisque c’était une véritable star, un pianiste légendaire.

La seconde partie de votre récital fait un bond dans le temps et dans l’espace.

Oui, elle permettra de découvrir des œuvres rarement jouées de Prokofiev, les Contes dédiés à sa grand-mère, où se dévoilent son immense talent de mélodiste et une grande intimité. C’est une musique très différente des attributs de robustesse, voire d’agressivité, qu’on lui prête souvent. Il ne faut jamais oublier son goût de la mélodie.

La 7e Sonate de Prokofiev est une œuvre que je connais bien ; je l’ai étudiée dès l’âge de 14-15 ans et mémorisée en 6 jours ! C’était un fameux challenge. Elle est sauvage, révolutionnaire, elle a un côté « enfant terrible », et en même temps, il y a dans cette Sonate une conception très claire, une sorte d’approche formelle néoclassique. C’est aussi un concentré incroyable d’émotions et d’énergie pour une œuvre de seulement 15 minutes. Bien sûr, le contexte de la guerre y est palpable, en particulier dans le dernier mouvement, Precipitato. C’est d’ailleurs un mouvement dans lequel je trouve une parenté avec des structures rythmiques très typiques de la Macédoine ; c’est toujours amusant pour moi de jouer ce mouvement.

Tout le programme de ce récital propose donc, je pense, une variété de styles et de compositeurs, dont le public, je l’espère, ressortira avec le sourire.

Vous conciliez avec un égal talent l’approche du grand répertoire russe et de la musique française, qui requièrent pourtant un jeu pianistique assez différent. Est-ce que cela présente des difficultés ?

Mon tempérament méditerranéen me pousse à embrasser la vie dans toute sa variété et de me nourrir de tout : ce qui me plaît, comme musicien professionnel, c’est d’explorer différents styles et compositeurs. Il est vrai que j’ai des racines russes, mais j’ai toujours aimé varier les répertoires.

Sur le plan de la technique pianistique, j’ai été formé à l’école russe de piano, ce dont je suis très heureux car elle m’a permis de développer une grande variété de sonorités. La sonorité, la projection du son, mais aussi le respect de la partition et de la nature même de la musique, sont fondamentaux dans l’apprentissage dispensé en Russie. Dans le même temps, j’y ai aussi beaucoup travaillé la finesse du son qui convient au répertoire français, que je joue souvent, y compris en France. La musique française nécessite une autre approche, elle a un parfum très sophistiqué, du moins c’est comme cela que je la ressens. Poulenc, par exemple, fut une grande découverte pour moi, en particulier sa liberté d’esprit dans les Novelettes, les Improvisations, la Toccata issue des Trois Pièces pour piano…

La transcription d’Une nuit sur le Mont chauve doit réussir le pari de restituer le tourbillon orchestral et la déferlante terrifiante de cette musique, avec le seul piano. Chernov y parvient-il ?

Il exploite très bien l’ensemble des possibilités du piano, qui est le plus symphonique des instruments ! Il assure ainsi la meilleure couverture « technique » du matériau symphonique principal ; ensuite, pour rendre le côté terrifiant de la narration, cela dépend de l’interprète… Je ferai de mon mieux !

Vous savez, pour mon premier enregistrement il y a 18 ans, j’avais choisi des transcriptions de Casse-noisette de Tchaïkovski (dans l’arrangement de Pletnev) et de Petrouchka de Stravinsky. Maintenant, je viens d’enregistrer Shéhérazade. Il faut écouter tout cela avec la même approche : ne pas vouloir comparer avec la version orchestrale et chercher « ce qui manque au piano », mais au contraire, être ouvert, écouter sans a priori, et ensuite seulement juger du résultat : et on sera convaincu !

Votre activité de concert se répartit-elle de manière égale entre le récital et le répertoire concertant ?

Cela dépend beaucoup des sollicitations et chaque saison est dès lors différente, mais de manière générale, je joue plus souvent en concerto qu’un récital. Ce concert à la Salle Philharmonique de Liège sera le premier récital de ma saison 2019-2020 ; j’en aurai d’autres, notamment à Paris, Dublin, Londres, San Juan... Je pense que c’est lié au contexte actuel : les orchestres ont souvent davantage de moyens que les plus « petits » organisateurs. Cela dit, j’aime beaucoup jouer en récital ; c’est un moment très intimiste où l’on est tout entier face à soi-même et à la musique. J’aime aussi la possibilité qu’il offre d’explorer une grande variété de langages, de styles, au fil des compositeurs. 

Quelle est votre actualité ?

La saison 19-20 est bien remplie avec notamment des invitations à Barcelone, Londres, Berlin, Cluj (Roumanie), mais aussi Zurich, Weimar, Stuttgart, Prague, Vienne, Francfort, Zagreb, Tashkent, Yerevan, Copenhague, Detroit, St-Louis, et une tournée en Australie. J’aurai la chance de participer aux célébrations du 250e anniversaire de la naissance de Beethoven en 2020. Et dès la fin octobre, mon actualité sera marquée par la parution d’un nouvel enregistrement, « Tales of Russia », pour le label Onyx. Il proposera entre autres les Contes de la vieille grand-mère de Prokofiev, Une nuit sur le mont chauve de Moussorgski dans la transcription de Chernov, ainsi que Shéhérazade de Rimski-Korsakov, qui est un arrangement dû au Belge Paul Gilson auquel j’ai apporté quelques légères modifications pour renforcer encore la dimension orchestrale.

Votre projet « Makedonissimo » concrétise votre vœu de mettre à l’honneur le patrimoine musical folklorique de votre pays. En quoi est-ce important pour vous ?

Makedonissimo est un projet auquel je tiens énormément et je suis très heureux de pouvoir continuer à le donner en concert, depuis sa création en 2017. Il s’agit d’une suite de six mouvements, composée par l’excellent Pande Shahov, basée sur le très riche patrimoine musical traditionnel de Macédoine et ici écrite pour un ensemble de cinq musiciens. Nous avons joué cette œuvre au Festival du Monténégro, nous irons bientôt à Cluj en Roumanie, et l’an prochain, nous aurons l’occasion de le présenter en Europe, au Canada, en Asie, y compris dans de grandes salles classiques comme le Wigmore Hall de Londres, le Concertgebouw d’Amsterdam, le Festival de piano de Lille…

J’ai grandi avec la musique folklorique de mon pays ; je suis convaincu que la musique folklorique peut être, elle aussi, d’un haut niveau de sophistication ; de nombreux compositeurs classiques la connaissaient, l’appréciaient, et s’en sont servis dans leur musique.

Propos recueillis par Séverine Meers
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