Julien Libeer : « Les concours, cela n’a jamais été trop mon truc ! »

Libeer

Vous connaissez déjà la Salle Philharmonique. À quelles(s) occasion(s) l’avez-vous fréquentée ?

En janvier 2008, j’y ai donné un récital à deux pianos avec mon professeur Daniel Blumenthal. Après plusieurs années de « rendez-vous manqués » avec l’Orchestre, nous avons fini par nous retrouver en février 2019 pour l’enregistrement d’œuvres concertantes de Philippe Boesmans (en ce qui me concerne, le Capriccio pour deux pianos et orchestre). Et voici maintenant mon premier récital seul.

Comment s’est passée la collaboration avec l’OPRL et Gergely Madaras ?

Merveilleusement bien. Nous avions répété l’œuvre une fois auparavant avec David Kadouch, et lors de la session d’enregistrement, nous avons fait un filage de l’œuvre et nous avons directement enregistré ensuite. Cela pourrait sembler périlleux, mais l’Orchestre a été extrêmement flexible. J’étais installé juste à côté de Thibault Lavrenov, violoncelliste de l’OPRL, que je connais depuis longtemps, et nous étions, chef et solistes, tous de la même génération, 30-35 ans… Tout cela était très naturel et ce Capriccio est, de plus, une pièce très jouissive à jouer !

Vous vous êtes volontairement tenu à l’écart des concours internationaux. Pourquoi ?

Les concours, cela n’a jamais été trop mon truc. Je n’ai pas l’esprit de compétition, sauf envers moi-même ; je ne carbure pas à cette adrénaline. Quand j’avais environ 18 ans, mon professeur Jean Fassina m’a conseillé de prendre le temps de mûrir et dompter le répertoire. C’était un pédagogue formidable ; il est décédé récemment, à 86 ans. Il m’a magistralement aidé dans ma mue de jeune pianiste doué en artiste adulte autonome. Aujourd’hui, j’ai un label de disques, de nombreux concerts, et une vie de famille, malgré un agenda très chargé. Que demander de plus ?


Vous tournez dans le monde avec l’intégrale des 10 Sonates pour violon et piano de Beethoven avec Lorenzo Gatto. Que vous apporte cette expérience « marathonienne » ?

L’idée n’est pas de se concentrer sur un laps de temps très resserré : c’est éreintant pour l’interprète (physiquement, mentalement et nerveusement), et même comme auditeur, tout le monde n’est pas fait pour cela. À vrai dire, l’important, pour moi, c’était surtout de les enregistrer. Je ne suis pas trop amateur des intégrales en concert. C’est comme un bouquet de fleurs : il est souvent plus beau si vous mêlez plusieurs fleurs différentes. L’un de mes pires souvenirs comme auditeur était un concert de Daniel Barenboim avec l’intégrale du 2e Livre du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach. Trop de génie tue le génie !

Vous vous investissez dans le projet « Singing Molenbeek ». De quoi s’agit-il ?

Mon ami Zeno Popescu, qui est chanteur et enseigne la religion orthodoxe à Molenbeek, a créé une chorale pour les enfants de son école. Je l’ai rejoint en 2015-2016 dans l’aventure. Puis, il y a eu les attentats de Bruxelles, où Molenbeek a été beaucoup évoquée. Cela nous a encouragés à développer ce projet et aujourd’hui, 9 écoles de Molenbeek sont concernées. Notre objectif est de les toucher toutes, de leur donner le virus. Dans le même temps, en collaboration avec Flagey, nous avons créé une chorale de haut niveau qui puisse rayonner à l’international. On s’autorise à prendre un chemin plus pointu : « Singing Molenbeek », ce n’est pas « faire du social » avec la musique pour excuse.

Est-ce important pour un musicien d’être actif sur terrain de l’action culturelle ?

Non, ce n’est pas « nécessaire » ! Pour moi, la vraie responsabilité du musicien classique, c’est de faire vivre le répertoire qui lui a été légué, alors que la musique classique a disparu du monde ambiant. Le musicien n’a pas une responsabilité sociale par essence. Mais il a un rôle d’ambassadeur. Si « Singing Molenbeek » est si « médiagénique », c’est vraiment lié à l’image de Molenbeek au moment des attentats. Or si Zeno Popescu avait été enseignant à Schaerbeek ou à Uccle, cela aurait été aussi intéressant ! Pour ma part, ce qui m’intéresse dans ce projet, c’est aussi de sortir de ma bulle et de vivre un autre rapport à la musique, celui que ressentent ces enfants.

Quels sont vos projets pour les prochains mois ?

Ma saison sera rythmée par deux événements. D’abord la sortie du dernier disque de l’intégrale Beethoven avec Lorenzo Gatto, fin 2019, qui sera accompagnée de plusieurs concerts. Ensuite, la sortie de mon premier disque pour le label Harmonia Mundi, fin janvier 2020, avec des concerts à Liège, en Europe et aux états-Unis. Ce disque est consacré à des œuvres de Bach et de Bartók, avec comme angle d’approche, la forme de la « suite ». On y trouve notamment En plein air de Bartók et la Partita n° 2 de Bach, que je joue en première partie à Liège, ainsi qu’au Concertgebouw d’Amsterdam, trois jours auparavant.

Je donnerai aussi des concerts de musique de chambre avec mes fidèles partenaires musicaux, Camille Thomas, Rosanne Philippens et Dimitri Murrath, et j’animerai des masterclasses en Italie, sur le lien entre la pratique du piano moderne et du pianoforte. Je ne suis pas pianofortiste, mais j’ai senti chez moi-même, et donc soupçonné chez d’autres, le besoin d’explorer l’expression de cet instrument.

Vous interpréterez à Liège En plein air de Bartók, un cycle très peu connu du public, puis la Deuxième Partita de Bach. Qu’est-ce qui vous a mené à les associer, au disque et au concert ?

Bach et Bartók sont très différents, mais malgré tout, il y a chez les deux une âpreté, un refus de tout maniérisme, mais aussi une qualité extraordinaire de l’écriture polyphonique et un rapport au rythme, qui les rend, sinon identiques, du moins complémentaires. L’association fonctionne. Je m’en suis aperçu par hasard à une période où je travaillais simultanément les deux compositeurs. On ne pourrait pas associer n'importe quelles pièces, mais ici, la forme de la suite constitue un point de départ commun. Mes disques fonctionnent souvent sur le principe de la mise en miroir : on part d’un fond commun, et on met en lumière des différences.

On connait bien les Partitas de Bach, mais moins ce cycle En plein air de Bartók. De quoi s’agit-il ?

En plein air de Bartók est, avec sa Sonate, son plus grand chef-d’œuvre pour piano seul. C’est une pièce d’un incroyable modernisme mais qui reste très accessible, notamment par son caractère dansant et son inspiration folklorique qui, chez Bartók, ne relève jamais du simple collage.

En plein air nous donne cinq visions du « plein air » tel qu’on pouvait le vivre en Hongrie en 1920. D’abord, un cortège, sorte de marche paysanne. Ensuite, une barcarolle sur le fleuve. Puis une musette avec un soupçon de cornemuse. Le quatrième mouvement est mon préféré : c’est une balade nocturne, d’un pas constant, sur lequel viennent s’ajouter des bruits de faune : oiseaux, cigales, grenouilles… Cette évocation d’une ambiance nocturne est extraordinaire, très libre, et semble tellement aléatoire que ce mouvement est d’ailleurs très difficile à retenir par cœur. L’œuvre se termine par une scène de chasse endiablée, totalement injouable, où le pianiste est vraiment poussé à ses limites ; et le public, je pense, s’en rend compte !

Pour la seconde partie du récital, vous avez choisi la Chaconne pour violon seul de Bach revue par Busoni, puis la Deuxième Sonate de Chopin. Y a-t-il là aussi un lien à établir ?

Ici, on aborde véritablement le sublime. La Chaconne et la Deuxième Sonate sont deux visions différentes du destin. L’année 1720 fut tragique pour Bach avec le décès de sa première épouse, peu après celui d’un de leurs enfants. Plusieurs de ses biographes s’accordent à penser que la Chaconne est une sorte de traduction musicale de sa vie. La transcription pour piano de Busoni lui ajoute une ampleur orchestrale et une dimension romantique totalement assumées. On est ici presque « au-dessus » de la matière et de la mauvaise fortune. Dans la Sonate n° 2 de Chopin, dite « funèbre », il n’y a aucune forme d’objectivité, mais un cri angoissé totalement personnel, alors que Bach, lui, ne semble jamais parler à la première personne.

Chopin s’est beaucoup consacré à des miniatures ou à des formes inspirées des traditions de danses populaires (mazurkas, polonaises, etc.). Comment imprime-t-il sa marque personnelle dans une forme abstraite classique telle que la sonate ?

En effet, on associe surtout Chopin aux valses et autres pièces « de genre », et il n’a écrit que deux sonates alors que Beethoven en composa 32 ! Pour ma part, j’ai toujours un petit pincement au cœur en constatant que, en littérature, on dispose de titres de chefs-d’œuvre comme Crime et Châtiment ou Anna Karénine, en sculpture du Penseur, et qu’en musique, pour une œuvre aussi sublime que l’ultime sonate de Schubert, un numéro de catalogue aussi abstrait et peu inspirant que « Sonate D.960 ». Même si aucun titre ne ferait réellement l’affaire…

Les deux principales sonates de Chopin (qui portent les numéros 2 et 3) sont parfaites et même géniales, si l’on considère que l’important est l’adéquation entre le message et les moyens. Dans la Deuxième Sonate, chaque mouvement est la conséquence psychologique du précédent. Le premier est dans un esprit d’exaltation générale, et va se « crasher » dans le Scherzo et son angoisse. Celui-ci semble se terminer sur une rupture, comme un anévrisme, qui mène au troisième mouvement… la Marche funèbre. Quant au quatrième mouvement, Alfred Cortot le décrivait comme « le vent qui souffle sur la tombe ». Le tout constitue donc un voyage émotionnel cohérent.

Chopin n’a pas forcé sa nature pour écrire cette œuvre de forme classique. D’ailleurs, il a aussi écrit une Sonate pour piano et violoncelle et deux Concertos tout à fait bien construits. C’est donc une fausse idée de voir Chopin comme un miniaturiste qui se serait « égaré » dans la forme sonate. Il était très complet et c'était aussi, on l’oublie souvent, un extraordinaire polyphoniste, qui conduit les voix avec une qualité inégalée au XIXe siècle. Il a tout ce qu’il faut pour maîtriser la grande forme, et d’ailleurs, ses sonates restent au répertoire de grands pianistes, ce qui dit tout...

Propos recueillis par Séverine Meers