L’interview de David Lefèvre et Iota Gaganas

Garganas

Il est corniste à l'OPRL. Elle est conteuse-comédienne. La rencontre de leur art respectif autour d'un conte grec ancestral ouvre la nouvelle saison des "Happy Hour !", le mardi 23 mars à 19h.

 

Comment vous est venue l’idée d’associer un conte traditionnel grec à un ensemble de cuivres ?
 
Iota Gaganas : Il faut savoir que j'ai toujours aimé le brassage des arts, et, avant même que naisse ce projet avec David, j'avais déjà abordé ce mélange entre conte et musique. Cette association me semble intéressante pour sa complémentarité. Le jour où j’ai décidé d’écrire un nouveau script incluant narration et musique, David qui travaillait son instrument en bas, dans son espace, est monté me demander quelque chose, son cor en main. À ce moment, j'écoutais une chanson grecque pour voir si j'allais l'inclure dans mon projet. David, par réflexe ou parce que la mélodie lui a plu, s'est mis à jouer la mélodie au cor. Cela m’a beaucoup plu. Je lui ai demandé s'il voulait que je lui lise mon script en lui proposant de compléter la partie narrative avec son cor. Le résultat nous a tellement touché que nous avons voulu travailler ensemble. C'était même une évidence !
 
David Lefèvre : Cette rencontre entre conte et musique a été très stimulante, j'ai voulu la partager avec mes collègues de pupitre ainsi qu’avec le public de l’OPRL. Travailler avec quelqu'un qui pratique un autre art est intéressant car le travail scénique est abordé de manière très différente.
 
Quelle est la trame de ce nouveau conte ?
 
IG : Ce que je peux dévoiler sans trop en dire, c'est que l’histoire se passe en Grèce. Elle fait appel à quelques personnages typiques des contes merveilleux. Une ogresse par exemple ! Ce sera un voyage épique sur les pas d’un héros mais aussi un conte avec toute la part de merveilleux qui émane du genre. J'aime travailler à partir de contes grecs issus de la tradition orale. Un même conte peut être adapté par d’autres nations mais ce sont les versions grecques qui m’attirent le plus car elles me correspondent davantage. Rien qu’en Grèce, il existe pas moins de 64 versions du conte d'Anthoussa. Cela fait une sacrée matière et cela me permet de parcourir toute la richesse culturelle et la diversité de mon pays d'origine.
 
De quelle manière l’héritage théâtral de la Grèce se manifeste-t-il dans vos textes ?
 
IG : Le théâtre d'aujourd'hui n'est plus basé sur la conception des Grecs de l’Antiquité, inspirée par la Poétique d'Aristote qui voit le théâtre comme un conflit entre différents protagonistes. Notre vision moderne est plutôt brechtienne et préconise un théâtre où la notion de conflit n’est plus le centre de la pièce (sans qu’elle ne soit bien sûr totalement écartée). En parallèle, je garde de mes ancêtres grecs l'idée de rassembler la cité autour du théâtre. À travers une pièce, il me paraît fondamental que chacun se retrouve pour discuter d’un problème spécifique, quelle que soit la situation sociale des individus réunis. L'idée d'accessibilité à l'art procède de cet état de fait. Dans l'Antiquité, le prix des places était d’ailleurs très modique afin de permettre à tout le monde d’assister à un spectacle et de le commenter. C’est un idéal qui m’est cher ! J’ai également conservé du théâtre antique la notion de catharsis (encore un héritage d'Aristote). La catharsis, du grec ancien κάθαρσις [purification] est le fait de permettre au public, par le théâtre, de se projeter dans les personnages et se libérer de certaines tensions psychologiques. Dans notre monde contemporain, c’est l’équivalent du soulagement que l’on ressent au cinéma, après avoir pleuré sur les scènes les plus tristes d’un film.
 
Allez-vous scénariser le spectacle ?
 
IG : Je me définis à la fois comme une comédienne mais aussi comme une conteuse. Et la liberté d’une conteuse est de ne pas être tributaire d'un metteur en scène. Je peux dès lors imaginer, seule, la scénarisation de mes spectacles. J’aime par exemple que mes textes s’imprègnent du lieu où ils se donnent. Dans le cas du concert « Cor(p)s et âme », je ne résisterai pas à l'idée de faire intervenir les musiciens de l’OPRL dans le conte. Car je trouve à chaque fois magique qu’un musicien se déplace ou se mette à parler sur la scène.

La composante belgo-grecque semble un pilier incontournable du duo que vous formez tous les deux. De quelle manière vos patries respectives s’enrichissent-elles mutuellement ?
 
DL : Nos deux cultures sont importantes et sont l'essence même de nos créations. Le duo que nous avons formé Iota et moi s'appelle d’ailleurs « Frite et Moussaka », cela résume bien l’idée... Nous sommes tous les deux le produit de notre histoire personnelle. Je porte la culture belge en moi et Iota est le flambeau de la culture grecque. Nous aimons partager nos cultures respectives dans la vie et nous le faisons également à travers l'art. Iota me fait découvrir les histoires et les musiques de son pays et je fais pareil avec ma culture. De cet échange découle par exemple l’idée de faire jouer de la musique grecque au pupitre de cors de l’OPRL. C’est extrêmement enrichissant !
 
Quels sont les musiques au programme de ce « Happy Hour » ?

DL : J’ai souhaité au départ sélectionner des œuvres très connues du répertoire symphonique : La Flûte enchantée de Mozart, Nimrod d’Elgar, Tannhäuser de Wagner, Hänsel et Gretel de Humperdinck, etc. Il a fallu ensuite arranger ces pièces pour quintette de cors. Le choix des musiques résulte de chaque atmosphère du conte. Iota me l’a raconté plusieurs fois, j’ai fermé les yeux et à force de l’entendre l’un ou l’autre morceau me venait à l’esprit. Iota raconte l’histoire avec ses mots et moi je raconte la même histoire en musique, selon mon ressenti, avec une subjectivité assumée. Parmi les pièces retenues, figure l’incontournable Zorba le Grec de Mikis Theodorakis, que tout le monde connaît. Ce sera sans doute la première fois que le public entendra cette œuvre, dans un arrangement pour quintette de cors.  

Le spectacle s’adresse également aux jeunes publics. Comment comptez-vous les toucher ?
 
IG : J'ai envie de rebondir sur cette question : même si beaucoup de gens pensent que le conte est un art exclusivement réservé aux enfants, ce n'est pas le cas ! Les origines du genre sont très anciennes et datent de bien avant la naissance de l’écriture et de l’imprimerie, car les contes sont issus de la tradition orale. Initialement, ils contenaient beaucoup de brutalité, ils exposaient les créatures surnaturelles de manière crue et sans détour et s'adressaient aux adultes. Ce sont les Frères Grimm et Charles Perrault qui les ont quelque peu édulcorés. Lorsque je travaille un conte, j’essaie de découvrir le plus de versions possibles, ensuite je les confronte à ma propre écriture. Mes histoires sont dès lors adaptées à tous les publics, chacun en fera sa propre lecture. Les adultes peuvent avoir plusieurs degrés d'interprétation alors que les enfants, en général, retiennent uniquement la partie « divertissement » et la magie qui en découle. Ces derniers forment un public très attentif avec lequel nous avons en général un bon contact. Ce que j'aime chez les plus jeunes, c’est leur capacité à jouer le jeu, à « rentrer » dans l’action, à vivre pleinement l'histoire !
 
Est-il simple d’élaborer un projet artistique lorsqu’on est mari et femme ?
 
DL : Oui ! Pour nous en tous cas, c’est très facile et agréable. Nous sommes tous les deux passionnés par l’art et la création, c'est donc avec beaucoup de plaisir que nous échangeons sur ces thèmes à tout moment. Ce privilège permet à nos spectacles d'évoluer et de vivre intensément.
 

Propos recueillis par Stéphane Dado

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