Rencontre avec Nino Gvetadze

NINO Gvetadze

En récital dans Schumann et Liszt le 17 octobre à la Salle Philharmonique, la pianiste géorgienne Nino Gvetadze évoque son parcours, le programme de son concert et ses projets.

Depuis quelques années, la Géorgie semble donner au monde de grandes pianistes comme Khatia Buniatishvili et Mariam Batsashvili, que nous avons reçues à Liège. Peut-on parler d’une école géorgienne de piano ?
Il y a en effet une très grande tradition du piano en Géorgie, avec un important conservatoire à Tbilissi, la capitale. Elle était méconnue en raison des voyages rendus difficiles sous l’ère soviétique. Depuis une vingtaine d’années, les échanges avec le monde entier se sont normalisés. Les étudiants voyagent beaucoup pour se former et participer à de grands concours. Les chanteurs d’opéra géorgiens sont également très réputés. Personnellement, j’ai eu la chance de travailler avec trois professeurs extraordinaires : Veronika Tumanishvili (1922-2009), très proche du maître russe Alexander Jocheles et de la famille de Heinrich Neuhaus ; Nodar Gabunia (1933-2000), un incroyable pédagogue et compositeur (élève de Khatchatourian), l’un des tout premiers à jouer les 32 Sonates de Beethoven ; et Nana Khubutia, musicienne très fine, connaissant tous les styles de l’ère baroque à nos jours.

Comment avez-vous été amenée à poursuivre votre formation aux Pays-Bas avec des personnalités comme Paul Komen et Jan Wijn (qui a pris sa retraite du Conservatoire d’Amsterdam en 2020, après 65 ans de carrière…) ?
J’avais rencontré Paul Komen en Géorgie et j’avais l’intention de poursuivre un Master en Europe, qui est quand même le lieu de naissance de la musique classique. De plus, Paul connaît très bien la pratique des instruments anciens et c’était un domaine que j’avais envie d’explorer. J’ai donc suivi un premier Master avec lui à La Haye. Par la suite, j’avais entendu tellement d’histoires extraordinaires sur l’enseignement de Jan Wijn, qui a formé tant de grands pianistes aux Pays-Bas, que j’ai voulu le rejoindre pour un autre Master de deux ans. Avec lui, j’ai travaillé la liberté d’interprétation, le souci de raconter une histoire en musique (storytelling), le sens du phrasé, la pratique des différents styles et techniques, sans pour autant perdre ma personnalité, mais au contraire, en l’enrichissant.

Comment les prix que vous avez remportés en 2008 au Concours Liszt d’Utrecht ont-ils influencé votre carrière ?
Ce fut vraiment un moment crucial pour moi. Même s’il est focalisé sur la musique de Liszt, le Concours d’Utrecht est l’un des plus grands concours de piano en Europe, organisé à la perfection, très suivi par les médias. Il est assorti de nombreux concerts avec orchestre, de récitals, d’engagements dans de grands festivals… Après ce concours, tout est devenu plus facile. J’ai davantage cru en moi-même et ma carrière a décollé. Disons que j’ai beaucoup « grandi » grâce à ce concours.

Vous auriez dû venir à Liège pour vos débuts avec l’OPRL, en mai 2020, dans les Variations sur une chanson enfantine d’Ernő Dohnányi. Ce concert a bien sûr été annulé. Comment s’est passée pour vous cette année de confinement ?
Ce fut très difficile pour nous tous. Le public m’a beaucoup manqué, en particulier pour l’énergie qu’il procure. Je me réjouissais tellement de ces débuts avec l’OPRL et de mes retrouvailles avec Gergely Madaras. Nous avions joué cette œuvre ensemble à Varsovie et j’avais hâte de pouvoir la rejouer avec lui à Liège. Face à ces annulations en cascade, je me suis dit que la seule solution (hormis quelques concerts en livestream, notamment à Bratislava), était de me tourner vers un projet de disque.

Votre récital à Liège reprend justement le programme de ce disque Schumann, paru en 2020, chez Challenge Classics. Pourquoi avoir choisi des œuvres datant des années 1838-1839 ?
Il y avait longtemps que j’avais envie de jouer les Kreisleriana, cet ensemble de huit fantaisies aux caractères éminemment contrastés, inspiré par l’univers fantasque de l’écrivain romantique Ernst Hoffmann (1776-1822). N’ayant plus l’occasion de le jouer en concert, je me suis dit que je pourrais concevoir un album Schumann intitulé Einsam (« Solitaire »), entièrement consacré à des œuvres de cette période si difficile (et pourtant si riche, en termes de création) durant laquelle Schumann était éloigné de sa future femme Clara Wieck, en raison de l’opposition farouche du père de la jeune femme. Aux Kreisleriana se sont donc ajoutés les tendres Scènes d’enfants (Kinderszenen), l’Arabesque op. 18 et des extraits des Scènes de la forêt et des Romances op. 28. Cet album correspond vraiment à l’état d’esprit qui était le mien, surtout au début du confinement, lorsque nous étions éloignés de nos amis, sans possibilité de voyager, avec ce sentiment si particulier de solitude.

Pourquoi conclure ce récital avec la Tarantella de Liszt, extraite des Années de pèlerinage, plutôt qu’avec une œuvre de Schumann ?
Il y a deux raisons à cela. La première est que Liszt appréciait beaucoup Schumann et qu’il jouait lui-même les Kinderszenen à ses propres enfants ; il adorait cet univers musical. La deuxième raison est que je voulais terminer ce récital sur une note positive, qui soit plus en lien avec le retour à une vie normale. Cette Tarantella, inspirée par l’Italie, est une pièce extrêmement brillante, énergique et passionnée, qui convient magnifiquement pour conclure un récital.

Quels sont vos projets ?
Beaucoup de récitals, de concerts avec orchestre et de concerts de musique de chambre ! (Rire) Je suis actuellement en train d’enregistrer un nouveau disque Beethoven avec un orchestre des Pays-Bas et le chef français Benjamin Levy, autour du Concerto pour piano n° 4 et de la version pour piano du Concerto pour violon. Je suis très heureuse de pouvoir enregistrer sur un piano de Chris Maene à cordes parallèles (et non croisées), élaboré de 2013 à 2015 en collaboration avec Daniel Barenboim pour mieux servir le répertoire ancien. La sonorité est vraiment particulière, transparente, riche en couleurs et en possibilités d’articulations variées, plus proche de l’idéal beethovénien.

Propos recueillis par Éric Mairlot


 

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