Interview

Cuvée 1960 : l'interview de Martine Leblanc et Alain Pire : " L’atmosphère de l’OPRL est unique : chaleureuse, vivante, profondément humaine."

Alain-Pire-Martine-Leblanc

Le 2 juin à 19h, à l’occasion du concert « Cuvée 1960 », réunissant 11 musiciens, deux piliers de l’OPRL s’apprêtent à faire leurs adieux : la clarinettiste Martine Leblanc et le tromboniste Alain Pire, tous deux nés en 1960, l’année de création de l’Orchestre. 

Leur carrière, entamée très jeunes, s’est confondue avec l’histoire même de la phalange liégeoise. Pour cette soirée unique, ils ont imaginé un programme à la fois intime, virtuose et profondément représentatif de ce qu’ils sont devenus au fil des décennies. Dans cette interview croisée, ils évoquent leurs débuts fulgurants, l’évolution de leur rapport à l’instrument, la complicité du travail d’orchestre, les œuvres qui ont marqué leur vie musicale et leurs projets pour l’après-OPRL.

Le clin d’œil est beau : nous sommes tous deux nés en 1960, l’année de naissance de l’orchestre. Une vraie cuvée !

Vous avez tous deux commencé votre carrière à un âge inhabituellement jeune. Quels souvenirs gardez-vous de ces débuts ?

Martine Leblanc — J’étais encore étudiante au Conservatoire de Liège quand j’ai commencé à effectuer des remplacements. Je suivais la classe de Rigobert Mareels, qui était alors premier soliste, et je jouais déjà un peu de clarinette basse. Le simple fait d’avoir cet instrument dans les mains m’a fait entrer très vite dans le bain. Et quel bain : parmi mes tout premiers remplacements, il y a eu Le Sacre du printemps. Rigobert m’avait dit : « J’espère que tu as ton prix de solfège, tu vas en avoir besoin ! » Je devais passer d’une clarinette à l’autre, je manquais des entrées… mais cette exigence immédiate m’a construite. Je n’étais pas encore engagée, mais l’Orchestre m’a littéralement éduquée à ce métier.

Alain Pire — J’avais 16 ans quand on m’a demandé de remplacer un tromboniste. On m’a donné la partition de la 6e Symphonie de Mahler, en me lançant : « Tu joues demain ». Je ne savais même pas qu’il existait un orchestre à Liège ! J’ai ouvert la porte de la grande salle, vu cet immense ensemble et je me suis senti instantanément chez moi. À 18 ans, après deux stages de six mois, je suis devenu membre permanent. Cela fera bientôt 50 ans : un demi-siècle dans la même maison !


Comment votre relation à votre instrument s’est-elle transformée au fil du temps ?

ML — Je n’ai jamais reçu de cours spécifiques de clarinette basse. Tout s’est construit sur scène, au fil des œuvres. J’aime aussi énormément le cor de basset, dont j’adore le timbre doux et humain. Et j’adore alterner : être deuxième clarinette en se fondant dans la sonorité du premier soliste, ou être soi-même soliste à la basse. C’est presque une double identité musicale.

AP — Le trombone est un instrument merveilleux, mais j’ai mis des années à comprendre que sa finalité n’était pas de briller. Dans ma jeunesse, je voulais montrer ce que je savais faire. Puis, grâce à des rencontres marquantes — notamment Benny Sluchin de l’Ensemble Intercontemporain —, j’ai compris que l’essentiel était ailleurs : dans la musique elle-même.

Être musicien, ce n’est pas un métier, c’est une manière de vivre. 

Comment avez-vous conçu le programme du concert « Cuvée 1960 » ?

ML — Ce programme, je l’ai imaginé comme une mosaïque : un peu de tango, un peu de lyrisme, un peu d’intériorité. Les œuvres latinos de Tozzola m’ont immédiatement touchée par la façon dont elles portent la clarinette basse, par leur écriture si vivante. Le Quintette pour clarinette et cordes de Krehl, lui, est d’un lyrisme bouleversant. J’avais envie que ce programme dise quelque chose de ma personnalité musicale.

AP — Je partage pleinement cette idée. Pour ma part, il était essentiel qu’une pièce réunisse mon pupitre : Ma jeune vie a une fin de Sweelinck s’est imposé par son symbolisme et son intensité. Revisiter la Sequenza de Berio était aussi une évidence. C’est une œuvre fondatrice pour moi, et une pièce qui garde une modernité extraordinaire. Je jouerai aussi avec Martine dans un Trio de Poulenc, un Tango de Posadas et les Adams Variations de Connesson.

Pourquoi avoir souhaité ce concert d’adieu ?

ML — Parce qu’on met souvent les projecteurs sur les musiciens qui arrivent, mais rarement sur ceux qui partent. J’en ai parlé à Jean-Luc Votano : l’idée m’est venue naturellement. Et puis Alain Pire avait la même envie. Le clin d’œil est beau : nous sommes tous deux nés en 1960, l’année de naissance de l’orchestre. Une vraie cuvée !


Des anecdotes marquantes ?

ML — Il y en a beaucoup ! Souvent liées à des fous rires impossibles à retenir en concert — ce qui, évidemment, ne doit pas arriver. Un souvenir à Metz : un pianiste qui n’arrivait pas à pincer les cordes à l’intérieur de son instrument, il tremblait, n’y arrivait pas… Pierre Bartholomée nous faisait jouer pour combler le temps, et nous étions pris d’un rire nerveux. Impossible de l’arrêter (rire).

AP — Il y en a mille, mais une ressort toujours : un départ en tournée, dans les années 80. À l’aéroport, on m’a arrêté entre deux policiers pour m’annoncer… un retrait de permis ! Toute la scène avait un air de comédie, presque du Louis de Funès. Ce n’est pas très musical, mais je m’en souviendrai toujours.

Qu’est-ce qui vous manquera le plus ?

ML — La vie de famille. Cet orchestre, c’est ma maison depuis mes études. On a traversé des générations ensemble, on a ri, beaucoup travaillé… C’est ma deuxième famille.

AP — Les copains, sans hésiter. L’OPRL, c’est une atmosphère chaleureuse, un esprit très liégeois dans le meilleur sens du terme. On se connaît depuis tellement longtemps qu’on forme presque une famille. Être musicien, ce n’est pas un métier, c’est une manière de vivre.

Quels sont vos projets pour « l’après » ?

ML — Je ne quitterai pas la musique, mais je veux la vivre autrement, notamment par la danse. Peut-être former un groupe de tango avec Hristina Fartchanova, continuer l’enseignement de ma deuxième passion l’aïkido, voyager, passer du temps avec mes petites-filles… Et peut-être jouer en Espagne avec mon frère. L’envie est là ; je verrai ce que la suite me réserve.

AP — Je ne peux pas tourner brutalement la page : j’aurais l’impression de m’amputer de la moitié de moi-même. Je resterai un tromboniste itinérant, plus libre, et je voyagerai avec ma compagne. Et puis il y aura le jardin : mon potager, c’est un grand plaisir, tout comme apprendre à cuisiner et même… prendre des cours de danse !


PROPOS RECUEILLIS PAR ÉRIC MAIRLOT