Vincent Dubois : « À chaque fois que je joue la première note, je suis encore surpris. »
Titulaire des grandes orgues de Notre-Dame de Paris depuis 2016, Vincent Dubois mène depuis plus de 20 ans une carrière internationale qui l’a conduit dans les plus grandes salles et sur les instruments les plus prestigieux du monde. Avant son récital à la Salle Philharmonique de Liège, il nous parle de la fascination intacte qu’exerce sur lui Notre-Dame, de son rapport au son, de son art de la transcription et de cette quête permanente qui anime tout organiste : faire chanter un instrument qui, par nature, ne respire pas.
Que signifie pour vous le titre de ce récital, Le souffle de Notre-Dame ?
C’est à la fois le souffle de l’instrument, celui du lieu, de son histoire et, bien sûr, un souffle spirituel. J’ai découvert Notre-Dame à l’âge de 12 ans. Je me souviens encore de ma première entrée dans la cathédrale j’ai immédiatement ressenti une atmosphère très particulière. On est comme enveloppé par quelque chose qui ne laisse jamais indifférent. Il y a une chaleur humaine, une lumière, une présence qui m’émerveillent encore aujourd’hui.
Après la réouverture de la cathédrale, votre rapport au grand orgue a-t-il changé ?
Fondamentalement, non. Je retrouve toujours cette même plénitude sonore. En revanche, l’acoustique a légèrement évolué. Le nettoyage des maçonneries a rendu la résonance plus brillante, notamment dans les aigus. Ce sont des détails, mais ils influencent la manière de faire sonner l’instrument.
Vous venez également de publier Eternal Notre-Dame. Qu’avez-vous voulu transmettre avec cet enregistrement ?
Tout d’abord refaire entendre des grandes œuvres du répertoire sur l’orgue et la cathédrale restaurés, mais aussi rendre hommage à des musiciens ayant marqué la cathédrale, tels que Balbastre, Vierne, Cochereau. Par ailleurs nombre de personnes ont été sensibles au fait que nous avons pleinement assumé l’acoustique de la cathédrale. Aujourd’hui, on cherche parfois à enregistrer l’orgue comme s’il se trouvait dans un studio. À Notre-Dame, l’acoustique fait partie intégrante de l’instrument. J’aime dire qu’elle en est presque le « 116e jeu ». Si l’on atténue cette dimension, on perd quelque chose d’essentiel.
Quel fil conducteur relie les œuvres de votre programme ?
Bach constitue le point de départ incontournable. Son Prélude et fugue en la mineur est une démonstration extraordinaire d’architecture musicale. Ensuite, je poursuis un parcours à travers la grande école française de l’orgue : Franck, le père de la tradition symphonique ; Saint-Saëns, qui exploite l’orgue comme un véritable orchestre ; Duruflé, suppléant de Vierne à Notre-Dame et héritier raffiné de cette esthétique ; et enfin Ravel, qui ouvre une autre perspective.
Parce que lorsque l’on veut vraiment faire de la musique, il faut pouvoir oublier la technique. Jouer par cœur permet de libérer l’écoute intérieure.
Vous terminerez le concert avec votre propre transcription du Tombeau de Couperin de Ravel. Pourquoi ce choix ?
Une transcription n’est pas une simple copie. L’orgue possède ses propres lois sonores. Il faut trouver les couleurs qui traduisent
au mieux l’idée du compositeur. Ce travail d’invention est passionnant : l’objectif n’est pas d’imiter l’orchestre ou le piano, mais de recréer leur esprit avec les moyens de l’orgue.
Vous jouez systématiquement de mémoire. Pourquoi ?
Parce que lorsque l’on veut vraiment faire de la musique, il faut pouvoir oublier la technique. Jouer par cœur permet de libérer l’écoute intérieure. Quand les yeux quittent la partition, toute l’attention peut se concentrer sur le son, le chant intérieur et l’expression.
Malgré une carrière internationale, certains instruments continuent-ils à vous marquer durablement ?
Bien sûr. J’ai récemment retrouvé un orgue Skinner aux États-Unis qui m’a littéralement donné le frisson. Certains timbres étaient magiques. J’ai passé des heures à improviser dessus. Il y a aussi des lieux dont l’acoustique reste gravée dans la mémoire, comme le Wanamaker de Philadelphie ou le Silbermann de Freiberg. Ce sont des expériences sonores inoubliables.
Vous découvrirez bientôt l’orgue de la Salle Philharmonique de Liège...
Oui, et je m’en réjouis beaucoup. J’en ai entendu le plus grand bien. Découvrir un orgue, c’est un peu comme cuisiner : on goûte, on ajuste, on explore progressivement les saveurs. D’abord les grandes couleurs, puis les détails. Au début, l’instrument est un étranger. Ensuite, il devient un ami proche.
Propos recueillis par Éric Mairlot