Luc Petit : « Je réagis comme un compositeur dans l’écriture de chaque production »

Luc Petit

Mondialement connu dans le domaine du divertissement et de l’événementiel pour ses créations mêlant art du cirque, projections vidéo, comédiens et musique, le metteur en scène Luc Petit s’est emparé cette fois du Carnaval des Animaux de Saint-Saëns, au cœur de 16 représentations, du 25 février au 5 mars avec des solistes de l’OPRL à la Salle Philharmonique. Celui qui a collaboré avec Shakira, Gérard Depardieu, Alicia Keys, Katy Perry ou Jean-Michel Jarre évoque son nouveau spectacle.

 

Pourquoi avoir choisi Le carnaval des animaux ?

C’est en fait le comédien Bruno Coppens qui m’a suggéré l’idée. Il a abordé l’œuvre à de nombreuses reprises comme récitant, dans des spectacles limités à une narration accompagnée de musique, et il a souhaité tout à coup mélanger nos deux univers afin de proposer un spectacle plus visuel qui associe toutes les formes d’arts. Je pense que cette démarche sera une première !

Comment sera envisagée la scénographie ?

La Salle Philharmonique — que je connais pour y avoir imaginé, en 2017, la rentrée académique de l’ULiège dans le cadre de ses 200 ans — nous a obligés à relever un défi de taille : comment offrir au public la plus grande visibilité possible étant donné que le lieu n’a pas été pensé à l’origine pour la mise en scène ? J’ai imaginé pour cela de suspendre un miroir dans la salle que tout le monde verra de partout, et qui reflètera des projections provenant du sol. Ces projections permettront de créer de beaux effets d’illusion : on verra des gens voler ou on imaginera les sauts impressionnants du kangourou d’un endroit à l’autre. Une grande partie de la mise en scène jouera avec ce miroir.

Quels seront les autres atouts de ce spectacle ?

Nous aurons également des costumes différents pour chacun des 16 tableaux du Carnaval, en tout plus de 130 costumes défileront sur scène ! Il m’a semblé aussi important d’être en interaction avec le public, de casser ce que l’on nomme au théâtre le quatrième mur. Le spectacle sera dès lors aussi joué dans la salle, aux côtés des spectateurs. Enfin, il m’a paru important de changer l’idée que l’on se fait du Carnaval des animaux : il s’agit moins d’une œuvre pour les enfants que d’un spectacle à l’attention des adultes dans lequel les enfants retrouvent leur propre imaginaire. C’est important de le rappeler car cela implique pour moi une écriture qui n'est pas la même que celle imaginée dans le cadre de représentations pour les enfants.

Comment faites-vous en sorte que la magie opère ?

J’ai la chance d’avoir une complicité de longue date avec mon équipe ce qui aide beaucoup, mais cette réussite est avant tout le fruit d’un long travail : tout est dessiné et planifié à l’avance. Nous travaillons sur de grands tableaux, un peu comme dans les enquêtes policières, et tout évolue en permanence. Ce qui ressort de ce travail, c’est la volonté de toujours susciter la surprise : je veux m’étonner moi-même et si j’y parviens, je pense que le public sera surpris à son tour. L’important est d’être en phase avec le spectateur et de susciter l’émerveillement, peu importe l’âge…

Quelles sont les constantes de votre travail qui apparaîtront dans ce Carnaval des animaux ?

Ce sera d’abord le mélange des disciplines : le cirque, la danse, la musique, les lumières, les costumes, autrement dit, tout ce qui compose mon imaginaire en général. C’est devenu une sorte de signature que les gens reconnaissent. Il y a aussi beaucoup de travail audiovisuel avec des projections reflétées dans le miroir. Comme je suis réalisateur de cinéma à la base, j’ai la capacité de gérer ces différentes situations qui font penser davantage à un tournage de film qu’à du théâtre traditionnel.

Comment allez-vous intégrer les musiciens de l’OPRL dans la scénographie ?

L’idéal dans un tel spectacle serait d’avoir une adéquation parfaite entre musiciens, acteurs et danseurs. Je serais ravi de faire participer les musiciens qui acceptent de s’amuser et de se mettre en scène. Je ne peux pas ne voir en eux que des instrumentistes assis sur une chaise… 

Quel est l’apport de Bruno Coppens dans ce spectacle ?

Bruno a écrit le texte. Nous avons travaillé ensemble, tableau par tableau. Je lui ai demandé une durée de texte spécifique pour chaque partie ; ses répliques en tiennent compte, tout comme elles intègrent le fait que la musique de Saint-Saëns ne sera pas jouée dans l’ordre habituel. Initialement, Bruno voulait seulement raconter l’histoire sans intervenir comme acteur. Je l’ai persuadé du contraire et il incarnera le lion, un animal qui, dans notre monde contemporain en péril, tentera de sauver les bêtes et le monde en redonnant à chacun l’envie de vivre.

Le carnaval des animaux de Saint-Saëns sera complété par la musique du jeune compositeur belge Gwenaël Mario Grisi. Pourquoi ces ajouts ?

Parce que je ne souhaitais pas d’alternance entre la voix parlée et l’œuvre de Saint-Saëns, j’ai plutôt imaginé tout le spectacle comme un voyage musical en continu. Gwenaël Mario a prévu des tapis sonores préenregistrés sous la voix de Bruno. Le comédien a adressé ses textes au compositeur qui, à partir de la rythmique des répliques, élabore ses atmosphères sonores et renforce le discours… Ce n’est pas ma première collaboration avec Grisi, j’ai déjà travaillé avec lui sur un spectacle en Chine, c’est quelqu’un que je connais bien.

L’art de la scénographie est une discipline qui ne cesse d’évoluer tant le public est habitué à des spectacles toujours plus complexes et féériques, il cherche de l’inédit. Comment faites-vous pour innover et surprendre encore et encore ? 

Je n’ai pas vraiment de réponse… Je cherche tout le temps, je suis constamment en éveil, à l’écoute du monde, de ce qui se passe. Quand je vois quelque chose dans une vitrine, un étalage de mode ou un magasin de jouets, cela peut m’inspirer. Je me demande alors comment transformer ces éléments pour les intégrer à mon univers qui est très baroque, très graphique et à la fois moderne.

Quel est le premier élément auquel vous pensez lorsque vous imaginez un nouveau spectacle ? Les costumes, la mise en scène, la danse, la musique ?

C’est tout à la fois. Tout se chevauche dans ma tête. Ce qui est fondamental néanmoins, c’est de partir du lieu et de prendre en considération l’espace que l’on va occuper, parce qu’une salle n’est pas l’autre. C’est la base ! Ensuite, vient le travail sur la narration. Pour Le carnaval des animaux, j’ai ma vision, il y a des thèmes dont je tiens compte, la musique m’inspire, Bruno Coppens m’inspire et tout se mélange en même temps. Puis il faut penser aux costumes, aux accessoires, aux éclairages. Tout cet exercice demande que l’on soit pragmatique, sans rêver à des choses impossibles car tout a un coût. C’est pour cela que, de son côté, mon équipe réfléchit, en parallèle aux questions artistiques, à tous les aspects techniques et budgétaires. Et quand elle me dit que quelque chose n’est pas faisable, j’essaye malgré tout de trouver une parade pour y arriver…

Quel est le spectacle dont vous êtes le plus fier ?

Je n’en ai pas. Je donne tout ce que je peux donner dans chacun de mes spectacles, je les aime tous comme un père aime équitablement ses enfants.

S’il est un terrain qui laisse la place à la féérie et à la magie du spectacle, c’est bien celui de l’opéra baroque. Avez-vous déjà été pensé mettre en scène une œuvre de Lully, de Cavalli ou de Haendel ?

Cela me tente oui, ces compositeurs sont d’ailleurs des références dans mes spectacles, mais je n’ai encore jamais été approché par une maison d’opéras. Il y a sans doute un mur qui existe car les directeurs d’institutions pensent que ce que je fais est trop « populaire » et dès lors pas assez sérieux. Cela me plairait pourtant beaucoup de faire une mise en scène à l’opéra dans un style baroque moderne.

Quelle est votre rapport à la musique ?

J’ai commencé par faire six ans de piano, à Tournai, quand j’étais petit. Je suis très sensible à la musique, sans me considérer comme un professionnel pour autant. Cela dit, je passe beaucoup de temps à concevoir la bande-son de mes spectacles. La musique joue un rôle fondamental dans mon travail : je réagis comme un compositeur dans l’écriture de chaque production ; je ne pars pas du texte, mais de la musique ou de tout ce qui touche à la musicalité. C’est du reste la bande-son qui détermine la durée de mes spectacles.

Avez-vous des genres musicaux préférés ?

Pas vraiment, j’écoute toutes les musiques (classique, contemporaine, électro, musiques du monde). Je n’ai pas de barrières… Je pratique le mélange des genres et je suis sensible à toutes les influences venant d’ailleurs (arabes, chinoises, etc.). Ma sensibilité est très multiculturelle.

Après Le Petit Chaperon rouge et Pinocchio, quels sont les prochains contes que vous souhaiteriez scénographier ?

Ce que je vais vous dire relève du scoop ! Ce sera très probablement Peter Pan, une œuvre que j’avais déjà présentée en 2012, à Forest National. L’an prochain, je pense monter l’œuvre au Château de Beloeil, cela fera une belle continuité après Pinocchio.

 

Propos recueillis par Stéphane DADO